Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Jacques Louvain, peut-être

par Dominique Boudou, carnets, extraits, en-cours etc.

21 septembre 2011 3 21 /09 /septembre /2011 12:53

Lorsque je me suis assis à côté de la lectrice de la ligne B, elle venait de commencer un roman. Sa concentration a aussitôt retenu mon attention. J'ai déjà vu des gens avec un livre dans le tram, mais il s'agissait d'un feuilletage pour distraire le temps. Le téléphone portable aux applications multiples, ce bourreau des plaisirs sans conscience, avait tôt fait d'émettre son rappel à l'ordre.

Je déteste les téléphones portables. Il me plaît de croire que la lectrice de la ligne B n'en a pas. Ou, si elle en a, qu'elle a su résister à sa dictature. Comme, c'est notable, elle a résisté à la dictature du bronzage étale de juillet, des lunettes de soleil piquées dans les cheveux ou, encore, de la quincaillerie bijoutière.

La lectrice de la ligne B n'appartient pas totalement à son époque. Elle a un pied dedans et un autre dehors. Elle est, comme le tram lui-même, une espèce d'intervalle insaisissable. Elle empêche comme lui ce récit de tenir debout. Mon écriture ira donc tantôt couchée par la fatigue tantôt dressée sur ses ergots mal taillés. Elle ne dira aucune histoire en bobine.

Le tram en freinant émet parfois un sifflement qui me fait penser à du vent. Un vent écorché, dont la nappe se déchire par le milieu et laisse entrevoir un autre paysage. Le tram est un bateau sur le sable et des ajoncs fouettent ses flancs. Les hautes façades de la ville, les bordures aux arbustes courbés, les jardins des pas perdus le long de la Garonne ont en s'évanouissant des lenteurs de sortilège. Je pense au livre de la lectrice. L'arrivée des tempêtes de Mercedes Lackey. Je devine à la couverture qu'il s'agit de fantasy anglaise ou américaine. En plusieurs tomes dont les rebondissements, tôt ou tard, finiront par agacer, feront bâiller. Je n'ai pas vu la lectrice de la ligne B bâiller. Elle est prise dans le sortilège des pages comme je suis pris dans celui du paysage évanoui. C'est dans cette comparaison que nous tenons ensemble, dans une durée qui n'a pas de présent.

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Dominique Hasselmann 20/10/2011 10:17



Longtemps que je n'étais venu rendre visite à ce blog (pardon !)  : je cherchais Jacques Louvain et ai rencontrée la lectrice de la ligne B, et puis une allusion par Brigitte Giraud à
moi-même : lecteur de la ligne 9 (métro parisien).


Beau voyage en tram, l'affaire se noue et se trame avec délicatesse.



marie-claude 21/09/2011 17:57



c'est beau "un intervalle insaisissable" et pourtant on s'en saisit ... et on imagine ...


amitié .



Brigitte Giraud 21/09/2011 14:23



Ton billet me fait penser à celui de Dominique Hasselman aujourd'hui. Une femme lit un livre. Quel est le titre. A suivre (l'épisode et la dame ?...)