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Jacques Louvain, peut-être

par Dominique Boudou, carnets, extraits, en-cours etc.

6 avril 2011 3 06 /04 /avril /2011 12:53

J'ai mis du temps à prendre conscience de mon corps en train de marcher dans les rues. Comme s'il y en avait un deuxième à l'intérieur, avec ses yeux à lui, ses oreilles à lui. Et ces deux corps échouaient à se fondre. Je n'avais pas éprouvé cette sensation depuis le jour où j'ai décidé d'être définitivement Jacques Louvain. Mais c'était alors mon esprit qui se calait mal. 

Bref, j'étais de nouveau perdu. Je me suis assis sur un banc dans un square et j'ai regardé les immeubles du niveau 3. Ils ressemblent à des containers en quinconce. Laqués rouge-bleu-jaune. On peut, sans doute, les démonter en un jour et les installer ailleurs, au bord d'un fleuve par exemple.

Mais il n'y a pas de fleuve à Cordon jaune. Parfois, Dominique Boudou allait le long de la Garonne. Se disait que l'eau tournait comme du mauvais lait. Une planche de passage pouvait l'attirer. Il n'en faisait pas pour autant un bateau, un voyage. 

Trouve-t-on des planches sur l'étang de Cordon jaune ? 

J'ai soupiré. Une ville qui a éradiqué les mouches et les moustiques, dont les grenouilles sont régulièrement contrôlées, ne laisse pas traîner des planches. Puis les mots du lecteur de la bibliothèque me sont revenus. L'autre côté. De quel espace s'agit-il ? Est-il séparé de ce côté-ci par un grillage ou un mur ? Le paysage autour de Cordon jaune appartient-il à l'autre côté ?

Et si c'était...

Monsieur ?

J'ai sursauté. Un agent de police se tenait devant moi. Il ne portait ni uniforme ni arme. Seulement un badge. Il m'a dit que j'étais assis sur le banc depuis une heure et que quelqu'un s'en était inquiété. Alors il venait voir. La population de Cordon jaune entretient d'excellents rapports avec sa police, a-t-il ajouté. Les délits sont peu nombreux, les crimes encore moins. Mais nous avons quand même beaucoup de travail. 

J'ai demandé à l'agent si j'avais le droit de rester encore sur mon banc ou si je devais partir. Il m'a dit que j'étais libre, qu'il ne fallait pas s'imaginer des choses. Nous savons bien que des rumeurs courent, a-t-il précisé. Et il m'a salué d'un grand sourire.

Je ne me suis pas attardé sur le banc. J'avais, soudain, envie de serrer Théus dans mes bras. Mes questions sur l'autre côté attendraient. Oui, c'était exactement ça : attendre.



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commentaires

C comme Corinne 26/04/2011 21:34



trouver des planches, des ponts entre les mondes. Passer de l'autre côté. Une planche de point de Salut.



marie-claude 14/04/2011 18:27



Que de perplexités m'envahissent, devoir s'abandonner à la légèreté du lieu, et se sentir épié, denoncé, je comprends ce besoin de serrer contre soi Théus pour retrouver une part d'humanité ...



Francesco Pittau 11/04/2011 11:05



Ben ouais... j'aime beaucoup l'ambiance de ce texte, et l'étrangeté du monde qui est toujours là... je m' répète, je sais... j'attends le volume...



Brigitte Giraud 07/04/2011 12:03


Des pensées, flot, flux de la pensées pour une fin de texte en apothéose du sentiment.