Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Jacques Louvain, peut-être

par Dominique Boudou, carnets, extraits, en-cours etc.

29 mars 2011 2 29 /03 /mars /2011 20:39

L'apparition de Johnsona a été saluée par un feu roulant d'applaudissements. Les nouveaux résidents de Cordon jaune, du fait qu'ils étaient nouveaux, ne connaissaient rien d'elle. Pourquoi une telle ferveur ? Comment Théus, qui ne manquait pas de discernement, avait-elle pu y succomber ? Les paillettes, sans doute, tombées du plafond quand le rideau s'est ouvert. Les projections des gens ordinaires sur les gens célèbres. 

Non. Il y avait autre chose. Mais je ne savais pas quoi. La beauté ? Sûrement pas. Le timbre de la voix ? Les gestes ? Non plus. L'Américaine du sud avec son pli sous la lèvre m'a donné une piste. J'ai mis du temps à me faire à son espagnol mouillé des Andes mais je crois avoir compris ça : 

Aparecer y desaparecer son como una moneda echada. Cara buena. Cara mala. Pero las caras se mezclan y no sabes donde esta el camino. Apparition. Disparition. Les deux faces d'une pièce de monnaie. La bonne et la mauvaise. Qui se mélangent et on sait plus où on est.

J'ai fait la moue. J'ai mieux regardé la Sud-Américaine et je l'ai trouvée jolie. Malgré son boniment. Elle s'est assise à côté de moi et nous avons écouté Johnsona. Elle a dit qu'elle était contente d'être parmi nous. Honey. You are honey. Le public a encore applaudi. Théus aussi s'est assise à côté de moi. Elle m'a expliqué que honey veut dire miel et qu'on dit ça aux gens quand on les aime. 

J'ai refait la moue. Les insectes, apparemment, n'avaient guère droit de cité à Cordon jaune. J'imaginais mal des abeilles y fabriquer du sucre dans des ruches. Théus et l'Américaine du sud ont trouvé que j'avais l'esprit tordu. Pendant que Johnsona continuait son baratin en envoyant des foisons de baisers au public, je suis retourné au buffet. Le directeur de Cordon jaune faisait la cour à un banc de femmes du niveau 1. Il était si caricatural dans son ridicule que Dominique Boudou a pris le pas sur Jacques Louvain. J'ai vidé à même le goulot une demi-bouteille de champagne et lui ai dit que dans une autre vie il serait parfumeur de tabourets. Silence. Visages émaciés de stupeur. Alors que les couples de gros se mettaient à gigoter des pas de danse, sans musique, mais les gros aiment la danse s'ils ont trop bu.

Quelqu'un m'a tapé sur l'épaule. Un huissier. Mine sévère. Je n'ai pas fait le malin. Pendant deux heures j'ai contemplé le ciel de Cordon jaune en regrettant les cigarettes de Dominique Boudou. La lune allait et venait entre les nuages très découpés. Des étoiles s'allumaient à intervalles réguliers. Eclairaient des arbustes qui frémissaient alors qu'il n'y avait pas de vent. J'ai sorti de ma poche la rose rouge que j'y avais glissée dans une intention dont le sens m'échappait. J'ai fait tourner la tige. Jusqu'à ce que les nuances du rouge m'étourdissent. Et j'ai roté.

Partager cet article

Repost 0

commentaires

C comme Corinne 10/04/2011 14:41



Comme les deux faces de la pièce de monnaie, deux êtres en un.


A ne pas savoir si l'on est l'un ou l'autre, s'étourdir dans le parfum d'une rose ou d'un rot.


Superbe !



Dominique Hasselmann 31/03/2011 17:57



On entend les pas titubants du Consul : vite, une rasade de Tequila !



marie-claude 30/03/2011 08:41



et tes mots me pénètrent, accentuent mon angoise ... l'Américaine a raison : "Apparition, disparition ... on ne sait plus où on  est"


Un mot trop vif et on se fait sortir ... et la nature est là, les nuages emportent l'étranger ... la rose rouge prend du sens ...


J'AIME !



Brigitte Giraud 30/03/2011 00:39



Superbe texte avec une chute qui me met à genoux. La rose qui étourdit et le sens de la rose qui étourdit échappe. Je me dis qu'il sauve peut-être de l'angoisse qui prend, ne prend pas, et le
regard se perd au ciel, et ailleurs.