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Jacques Louvain, peut-être

par Dominique Boudou, carnets, extraits, en-cours etc.

26 avril 2012 4 26 /04 /avril /2012 12:36

Depuis une quinzaine de jours, je fais souvent des aller-retour au Japon. A Tôkyô ou à Manazuru, une station balnéaire que le tourisme de masse n'a pas encore défigurée. Il y a là comme une pension de famille depuis laquelle on entend la mer sans avoir à prêter l'oreille. Le tenancier est un rien bougon mais sa cuisine est bonne. Quoi demander de plus. De toute façon, j'aime le Japon. Je l'aime tellement que, de nouveau à Bordeaux, je regarde les femmes de type asiatique. Je ne fais pas la différence entre les Japonaises et les Chinoises, les Chinoises et les Coréennes. Qu'importe ! Je les décrète toutes japonaises. Je suis alors surpris de constater que certaines d'entre elles sont grosses. Bien ancrées dans le sol. Comment une terre dont les habitants se demandent si souvent si elle existe réellement peut-elle engendrer des gros ? Est-ce que ces gros éprouvent le même sentiment d'irréalité au coeur du réel ? Bon, je sais. Ce qui traverse l'esprit des gens n'est pas en proportion avec leur taille. N'empêche. J'aime me poser des questions idiotes. Ce n'est pas Hiromi Kawakami qui me contredira. Elle en raffole aussi. Nous allons ensemble à Manazuru. Nous nous promenons sur la plage. Nous écoutons la houle gronder quand elle se fracasse sur des rochers. Nous parlons beaucoup. Elle croit qu'un jour le Japon tout entier basculera dans l'océan. Seulement lui, le Japon. Quand je lui demande de s'expliquer, elle me répond qu'il n'y a rien à expliquer, démontrer. Elle dit que la réalité est une corde sur laquelle nous nous tenons en équilibre. Parfois, la corde se détresse un peu et nous faisons un pas de côté dans un inter-monde. Plus rarement, la corde casse carrément et le réel subit une éventration. Une éventration ? dis-je. Oui oui, et il n'y a pas de chirurgien pour recoudre les bords. Nous rentrons à la pension de famille. Nous buvons trois ou quatre coupes de saké à la suite en picorant des encornets. Le soir en tombant a une légèreté qui me subjugue. Hiromi a le feu aux joues. Le saké la rend volubile. Elle m'entretient de sa vie à Tôkyô. Son travail d'écrivain. Son mari qui a disparu voilà dix ans. Sa fille Tomoko, adolescente impertinente insouciante inconséquente. J'écoute Hiromi avec une tendresse particulière. Le saké m'émeut moi aussi, tiens. J'aurais bien envie de laisser glisser ma main entre les coupes sur la table. Hiromi ne retirerait pas la sienne. Elle m'aime bien je crois. Mais un doute me taraude. Depuis que je fais ces aller-retour au Japon, je ne suis pas certain d'être moi-même. Dans la glace de la salle de bain, j'ai l'impression que mon visage est celui d'un autre et que je pourrais le décoller avec la pointe d'un couteau. C'est pareil pour ma main. Est-elle bien la mienne lorsque je veux l'approcher de celle d'Hiromi ? 

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Dominique Boudou
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commentaires

marie-claude 29/04/2012 14:40


toujours ce questionnement, est-ce moi ? est-ce un autre ?


aller d'un continent à l'autre, être sur une corde qui pourrait casser  ...


On en est tous là ...à chercher, se chercher ...


tellement bien écrit !