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Jacques Louvain, peut-être

par Dominique Boudou, carnets, extraits, en-cours etc.

21 février 2011 1 21 /02 /février /2011 12:59

L'hôtel-restaurant a surgi au bord de la piste comme si les entrailles de la terre l'y avaient poussé. C'était un mélange de béton, de ladrillos, de parpaings récupérés, de ferrailles en tout genre. Autour, de la pierraille sans arbres ni herbes où gisaient des carcasses en morceaux. Pelleteuses, bulldozers, cabines de camions. Nous étions les seuls clients. Au menu, des empanadas trop pimentées, de la salade de fruits en boîte et de la bière tiède. Après le repas, la serveuse nous a montré les chambres. WC et douche sur le pallier mais lits assez confortables. Dormir compte ici plus que manger. 

J'ai demandé si Cordon jaune était encore loin. Soixante kilomètres, a répondu la serveuse, mais il faut quatre heures pour les faire. La piste est un serpent, a-t-elle ajouté. Le géant blond a grommelé, est allé se coucher. J'ai regardé Théus qui faisait semblant de regarder le fond de la bière au fond de son verre. J'étais de plus en plus convaincu que quelque chose n'était pas à sa place. Je lui ai dit que j'avais besoin de me dégourdir les jambes avant de dormir. Elle m'a souri et je suis sorti.

Le soleil m' a aussitôt paru louche. Mal découpé sur le ciel. Avec des rayons qui n'étaient pas droits. Des serpents eux aussi, peut-être. La voiture en revanche paraissait normale. Poussiéreuse puisqu'elle avait roulé dans la poussière. Le géant blond avait laissé les clés sur le tableau de bord. Comment un individu aussi prudent pouvait-il commettre un erreur pareille ? Jacques Louvain a ricané. Il ne tomberait pas dans le piège. Ne volerait pas la voiture. On l'observait, qui sait, depuis les fenêtres de l'hôtel. J'ai pris le revolver de la boîte à gants et je me suis promené parmi les carcasses d'engins mécaniques. J'ai touché des portières arrachées, des chenilles démantibulées, des barils rouillés. Leur réalité m'a rassuré sur ma propre réalité et mon désir de continuer seul le chemin. Je pouvais parcourir les soixante kilomètres en trois jours. Je dormirais à la belle étoile. Manger ? Boire ? Je m'arrangerais. Jacques Louvain avait de l'audace. Il n'était pas un petit professeur de lycée qui dépiaute du Victor Hugo à la chaîne. Mais Théus ? Ses yeux verts, ses baisers, son énergie ? Je l'ai imaginée dans les bras du géant blond et j'ai ricané, encore.

J'ai gravi une espèce de talus derrière l'hôtel. J'ai commencé à marcher sans me retourner. Dissoudre dans la marche, me suis-je dit. Dissoudre toutes les entraves au mouvement. Les mémoires bancales. Les pensées bulles. Modeler en marchant le corps de Jacques Louvain et parvenir à Cordon jaune sans qu'il y reste le moindre résidu de Dominique Boudou. Courir si nécessaire pour arriver avant Théus et l'attendre. Rêver de sa chair frémissante comme dans un chabadabada. Avoir cette légèreté là. La légèreté, une affaire de jambes. Rien d'autre.


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commentaires

C comme Corinne 27/02/2011 02:31



on se heurte, on se colle aux mots, aux images qui viennent tout naturellement. C'est superbe Dominique !



Francesco Pittau 25/02/2011 08:29



J'aime beaucoup. J'aimerais voir un recueil de ces textes ; genre mosaïque. Pas un roman. Une espèce de montage plutôt.



marie-claude 24/02/2011 14:31



le voyage n'est pas facile quand il s'agit de se dissoudre, le décor a son importance qui démolit l'ambiance, fuir encore, partir seul au devant du nouveau qui vient ... trouver son chemin  
atteindre SON but !


Rien d'autre .


amitié .



kouki 24/02/2011 01:08



Théus ses yeux verts au fond de la bière du fond du verre ...


ce texte me plait beaucoup, avec le temps arrêté mais qui marche. C'est mal dit mais il y a cette puissance.


 


 



brigitte giraud 22/02/2011 20:33



Les pensées bulles... Ce qui vient traverser le mouvement des jambes et les décoller du sol... Décoller le personnage pour qu'il se propulse ailleurs...