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Jacques Louvain, peut-être

par Dominique Boudou, carnets, extraits, en-cours etc.

3 février 2011 4 03 /02 /février /2011 19:30

Devant un mur, trois possibilités s'offrent au marcheur. Reculer. Escalader. Contourner. Reculer peut être sage à la condition de ne pas s'enfermer dans un "atermoiement illimité*". Escalader exige une bonne capacité physique à mesurer selon la hauteur du mur. Contourner apparaît la solution la plus raisonnable. Mais tout dépend, alors, de la longueur dudit mur. Le marcheur risque de se perdre.

Nous sommes, Dominique Boudou et moi, devant un mur. Après mon épisode forestier, ma femme a voulu des explications. Je lui ai montré la carte de fidélité du magasin Célio au nom de Jacques Louvain et j'ai attendu, en silence, sans savoir ce que j'attendais vraiment. Nous étions assis dans la cuisine où grommelait la machine à café. Mais c'est du vin que nous avons bu. Ma femme a aussi ouvert un sachet de cacahuètes et nous avons picoré. Le silence devenait pesant. Alors j'ai dit que je n'avais plus mal aux genoux, que j'étais même capable de courir. J'ai ajouté pour rigoler que je m'inscrirais bientôt au marathon de Bordeaux. Avec de l'entraînement et une bonne hygiène de vie...

La machine à café s'est arrêtée de gargouiller. Ce n'était plus du silence mais de la poix qui dégoulinait du plafond. J'ai pensé à ces insectes que l'on coule dans des cubes de paraffine transparente. Bien plus tard, quelque ami inquiet forcerait notre porte et nous découvrirait, ma femme et moi, figés pour l'éternité avec un bol de cacahuètes à côté d'une bouteille vide. 

Est-ce que l'identité de Jacques Louvain tient aux lettres de son nom ou au code barre derrière la carte ?

J'ai mis du temps à comprendre que ma femme me parlait enfin. Je lui ai fait répéter sa question. Et mes mains se sont mises à brasser le vide. J'ai lu les chiffres de mon code barre comme si c'était un numéro de sécurité sociale. Et Jacques Louvain a commencé à escalader le mur. Ma femme a approuvé mon projet de me faire établir une carte d'identité nationale. Il suffisait de bidouiller à l'ordinateur un extrait de naissance, un justificatif de domicile puis de joindre au dossier des photos retouchées. Les risques ne sont pas si grands car les services de l'état civil sont débordés. Une fois sur deux les vérifications passent à la trappe. 

Un nouveau silence est tombé sur nous. Le frigo a pris le relais de la machine à café. Des ailes d'oiseau ont claqué dans le jardin. Et ma femme, soudain inspirée par une révélation qui dormait en elle depuis des décennies a murmuré : "Moi aussi, j'aimerais bien cesser d'être moi".

"atermoiement illimité', in Le Procès, Kafka

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commentaires

C comme Corinne 12/02/2011 10:04



Ce texte est très beau. Dominique Boudou a écrit un jour "en tout cas, faut pas dormir. Tôt ou tard, il faut choisir, quoiqu'il en coûte".


Au pied du mur, Jacques choisit. Que ce serait-il passé s'il n'avait pas escaladé ?



Filca 09/02/2011 09:02



Un peu de retard de lecture : une erreur d'aiguillage. Dans un monde quantique, il y a une quatrième solution : passer à travers le mur (la thèorie dit que toutes les possibilités - par dessus,
par dessous, contourner ou à travers - ont la même probabilité d'arriver et donc l'événement d'exister).PS : je suis d'accord avec F. Pittau : il y a ici un "beau matériel", ne changez pas de
train !



brigitte Giraud 06/02/2011 22:54



Et tout se figerait, suspendu dans l'air, comme une ampoule nue au bout de son fil qui se balancerait un peu à cause d'un courant d'air passant et ordinaire. Beau texte.



dominique boudou 06/02/2011 11:38



A Francesco Pittau,


C'était un roman dépenaillé. Mais, en effet, je cherche à en refaire un, ici. Sauf qu'il y a des écueils à éviter. A moi de savoir naviguer. Merci, en tout cas, pour vos commentaires.



Francesco Pittau 06/02/2011 09:37



Je voulais dire qu'il n'est pas dépenaillé du tout. Qu'il est bien consistant ce personnage, en chair et en esprit. Au boulot.