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Jacques Louvain, peut-être

par Dominique Boudou, carnets, extraits, en-cours etc.

16 février 2011 3 16 /02 /février /2011 12:45

Nous sommes assis, Théus et moi, dans une pièce guère plus grande qu'un mouchoir de poche, sur des clubs autrefois cramoisis. La lumière y pénètre par une fenêtre au grillage serré. L'air suffoque. Un ficus baisse la tête sur son pot à sec.

Une femme, qui étouffe sous un maquillage trop lourd, dit que nous avons fait le bon choix. A côté d'elle, une espèce de géant blond opine. L'agence a fait ses preuves, continue la femme. Avec toutes ces disparitions. Desaparecer, ponctue-t-elle. Au Mexique c'est une loi naturelle. Hommes, femmes, enfants, pschiiit ! 

Le géant blond consulte nerveusement sa montre. Palpe nerveusement une rotondité qui déforme sa veste trop ajustée.

Je me dis que je suis encore dans un film mais que les Indiens ont des gueules de malfrats piqués, les cow-boys des hures grasses de corrompus. Je m'étonne de l'aplomb de Théus que rien ne surprend. Tout semble entendu. Prévu de longue date. Des rails sans aiguillages. A l'aéroport de Mexico, je gardais la main sur ma carte de fidélité Célio, pour exciper de mon identité, sauf que nous n'avons montré aucun papier au contrôle. Allez-y, monsieur Louvain ! Oui, oui, un taxi vous attend. 

Desaparecer, redit la femme plombée par le rimmel. Cela exige de l'organisation. Nous travaillons en étroite collaboration avec Cordon jaune. Vous avez lu la brochure, n'est-ce pas ! Nous sommes heureux d'avoir des clients européens. Nos prestations sont à la hauteur de vos ambitions. Un questionnaire vous sera soumis un mois après votre arrivée. Jusqu'à présent, les retours sont positifs. 

Dans la rue, un vacarme de voix excédées se mêle à un fracas métallique. Accident ? Querelle ? Emeute ? Des sirènes recouvrent le tout. La femme soupire. Le géant blond se gratte. Le ficus s'étiole un peu plus. La lumière vire au noir.

Nous sommes plusieurs agences à avoir investi dans le programme de Cordon jaune, poursuit la femme. Il y a tellement de gens qui souhaitent disparaître. S'offrir une vie nouvelle. C'est un marché en expansion. Naturellement, cela représente un coût élevé. Nous avons de nombreux clients américains, japonais. Vraiment, vous avez fait le bon choix.

Théus signe d'ultimes papiers qui représentent d'ultimes formalités. Le géant blond respire mieux. Le tohu-bohu de la rue s'effiloche comme un nuage sans consistance. La femme se lève et tout le monde se lève aussi. Sourires sur toutes les lèvres. Mais il faut partir sans tarder. La route est longue, très longue pour atteindre le point où l'on n'est plus soi.

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commentaires

C comme Corinne 27/02/2011 02:19



La route est longue très longue...il faut bien laisser le temps de se désaper, d'oter les couches empilées du vécu. Et puis, lorsque les soies sont à terre, il n'y a plus de reflet dans le
miroir, juste une vérité, un autre soi non ?



marie-claude 17/02/2011 18:31



j'ai hâte de découvrir Cordon Jaune,  une ville inventée pour y laisser vivre des personnages qui s'inventent ...


amitié .



brigitte giraud 17/02/2011 00:12



Atteindre ce point de non lieu... Aller vers l'inconnu de soi pour mieux s'appartenir, qui sait ! Plonger dans ses goufres,   donner ce coup de talon tout au creux du fond pour revenir à une
autre surface du monde... Mais laquelle ? S'il y en a une autre, il y en a peut-être plusieurs, de surfaces, genre plaques de verre qui seraient superposées les unes aux autres...