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Jacques Louvain, peut-être

par Dominique Boudou, carnets, extraits, en-cours etc.

18 février 2011 5 18 /02 /février /2011 11:44

Nous avons quitté Mexico escortés par deux motards. Le géant blond conduisait en serrant les dents. Au moindre ralentissement, sa main droite se posait sur la poche de sa veste. Théus, pour la première fois depuis notre départ, se rongeait les ongles. Nous avons traversé des banlieues verruqueuses, des bidonvilles d'éverite et d'adobe, des entrepôts sinistrés, des décharges à ciel ouvert. Enfin, une autoroute est apparue. Les motards ont fait demi-tour. Le géant blond s'est détendu. Nous a adressé un clin d'oeil dans le rétroviseur.

Je me suis rapproché de Théus. L'angoisse lui donnait une beauté dont Dominique Boudou ne s'était jamais aperçu. Je me suis dit aussi que son visage se modifiait au fur et à mesure qu'elle entrait dans sa nouvelle identité. Mais entre-t-on dans une identité comme dans un appartement ? 

Le géant blond, qui n'avait pas encore décroché un mot, m'a sauvé de cette question sans issue. Il a raconté sa vie étriquée en Islande, sa soif d'aventures sous le soleil, son job à l'agence qui lui a permis de louer une chambre de huit mètres carrés. Il a dit qu'ici tout était amazing et peligroso. Il a touché la poche de sa veste. Mais vous avez fait le bon choix, a-t-il continué, la sécurité règne à Cordon jaune. 

J'ai repensé à cette histoire de choix. Et j'ai buté sur les mêmes impasses qu'avec l'idée de l'identité comparée à un appartement. Des murs partout bien trop hauts. Des clés dont j'ignorais l'usage. Alors j'ai regardé le paysage par la vitre teintée. Des escarpements à nu, des saignées de terre rouge puis noire, quelques agaves ici et là, deux ou trois toits plats hérissés de ferrailes rouillées. La mémoire de Jacques Louvain enregistrait soigneusement chaque image dans tous ses détails. Un pneu de tracteur sur un toit plat renforce le souvenir du toit. Un animal mort à côté d'un agave précise aussi sûrement les contours de la plante que la plante elle-même. J'en ai fait la remarque à Théus qui a haussé les épaules. Elle m'a répondu que j'allais me faire des noeuds au cerveau. M'a conseillé de me détendre. 

J'ai repris mon observation du paysage. Nous roulions maintenant sur une piste que le géant blond a appelée carretera de la muerte. Malgré la climatisation dans la voiture, j'ai eu de la sueur au front. Théus a demandé si on pouvait avoir de la musique. N'importe laquelle. Des notes sirupeuses ont aussitôt dégouliné. Violonades et mandolinades exaltant l'éternelle beauté de l'America del Sur. Le paysage aussi devenait poisseux. Dessinait sur la vitre des images délitées. J'ai pensé au mal que les photos d'autrefois avaient pour sortir du liquide révélateur. Et j'ai vu des yeux qui me regardaient. Si nets. Si fixes dans ce décor changeant. J'ai voulu partager mon inquiétude avec Théus qui m'a ri au nez. Je me suis renfrogné, blotti le plus loin possible d'elle sur la banquette. Pour un peu, j'aurais souhaité redevenir Dominique Boudou, retrouver la routine du lycée grouillant de grandes duduches et de petits boulots. Mais Théus m'a embrassé comme jamais elle ne l'avait fait. Un baiser d'amour si démonstratif que le géant blond a monté le son de la musique. Les yeux ont disparu de la vitre. Ces yeux qui n'étaient pas ceux du paysage mais ceux de Jacques Louvain, par le truchement d'un simple reflet. Que cherchaient-ils en moi ? Quel message désiraient-ils me faire passer ? Aurais-je bientôt à me méfier de mes yeux ? Et si je devais me méfier de mes yeux, étendrais-je le soupçon aux autres parties de mon corps ?

Un violent coup de freins suivi d'une embardée a dynamité mes pensées. Le géant blond est sorti de la voiture revolver au poing et il nous a dit que désormais il faudrait ouvrir l'oeil. Carretera de la muerte.

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commentaires

marie-claude 20/02/2011 14:09



et la peur me gagne ...


Peur ? quelle peur ?


Celle due à l'abandon d'identité ou bien celle née de l'inconnu qui petit à petit me pénètre ?


Où donc nous emmènes-tu ?


amitié captivée .



Murièle 19/02/2011 00:34



suspense (exotique) : j'adore dire les derniers mots à haute voix : carretera de la muerte (en roulant des r bien sûr:)



Filca 18/02/2011 23:29



C'est haletant…



Gilbert Pinna 18/02/2011 16:30



Se méfier de ses pieds, aussi. Ils sont inqualifiables dès lors qu'ils nous mènent nulle part.