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Jacques Louvain, peut-être

par Dominique Boudou, carnets, extraits, en-cours etc.

2 février 2011 3 02 /02 /février /2011 11:30

Il y avait dans le bureau de mon proviseur une lumière entre blanc et jaune qui ne tenait pas en place. Assis sur une chaise elle-même instable, j'ai eu du mal à rassembler mes mots. Mon proviseur m'a dit qu'il comprenait ma fatigue. Un sourire pataud s'est envolé de ses lèvres. Un noeud dans mon estomac s'est resserré et mes dents, comme la chaise, ont grincé. Sans doute eut-il fallu qu'à l'instar d'un plongeur descendu trop bas je donne un grand coup de rein pour gober un grand bol d'air à la surface. 

Une mouche, qui tournoyait autour de la lampe du bureau, est venue à mon secours.  Je l'ai attrapée si vite que le proviseur a été bluffé. Il a hoché lentement son crâne dégarni, ouvert son stylo, fermé son stylo, poussé un long soupir. Puis il m'a dit que je devais continuer à construire. Je lui ai demandé ce qu'il entendait par là et il s'est lancé dans un discours tout gonflé d'importance. Il a dit que les humains sont comme les castors, comme les fourmis, comme les termites, des animaux constructeurs. S'ils ne construisent pas, c'est qu'ils sont malades.

Je lui ai fait remarquer qu'il avait oublié les araignées dans sa liste et je suis parti. J'ai pris la Clio de Dominique Boudou puisque Jacques Louvain n'a pas les moyens de s'offrir une voiture. J'ai quitté la ville. J'ai roulé jusqu'à ce qu'il n'y ait plus d'essence. Je suis entré dans un bois où des sylviculteurs taraudaient des troncs avec des crocs métalliques. Etaient-ils en train de construire quelque chose ? Avaient-ils une conscience aiguë de cette construction qui s'accomplissait ? Ils se sont arrêtés un moment de travailler pour me regarder. Ma présence a dû leur paraître bizarre. Mes habits tout neufs n'étaient guère adaptés aux remugles des glaises. L'un d'eux m'a demandé si je m'étais perdu. Je lui ai répondu que non, que j'avais seulement besoin de me détendre, et j'ai repris la marche avec les arbres. Je les ai sentis bien disposés à mon égard. Je n'avais pas peur. J'ai cherché un endroit sec et je me suis allongé sur le dos. J'ai aperçu un coin de ciel et un avion au travers des feuillages. J'ai fumé les dernières cigarettes appartenant à Dominique Boudou. J'ai pensé, porté par le sillage improbable de l'avion. Construire, dit-il !

Construire. Que va construire Jacques Louvain ? A partir de quoi ? Ce "à partir de quoi" est-il un commencement ou une origine ?

Ces menus soubresauts philosophiques ont fermé mes paupières. La brise des futaies m'a bercé. Quand je me suis réveillé, ma femme et une de ses copines me dévisageaient sans cacher leur inquiétude. Je ne sais plus comment nous sommes rentrés à la maison. Je ne me souviens plus des mots que nous avons échangés. J'ai dormi pendant trois jours, une enclume sur la poitrine.


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commentaires

C comme Corinne 12/02/2011 09:57



Ce Jacques Louvain m'a bien fait rire à l'imaginer gober les mouches ! Les images se déroulaient faciles. Jacques le proviseur, le castor. Ah quelle scène !



ta soeur 03/02/2011 20:48



Ah, c'est passionnant, au fait quel effet ça fait de naître adulte ?



Gilbert Pinna 03/02/2011 16:18



Ce petit jeu - clic clic - de l'ouverture et de la fermeture du stylo


qui masque le délitement de l'intérieur.



marie-claude 03/02/2011 11:38



Dominique Boudou n'est plus ... Jacques Louvain s'en est investi ...


effaçant l'ombre de l'autre, le nouveau se crée, se construit, s'habille d'une aura nouvelle ...


rêves, réalités ? 


imagination, création ?


je dirais une volonté d'être soi à l'encontre de ce que la vie voulait qu'il soit 


un vrai plaisir à lire ce Jacques ...


amitié .